Sénatoriale: la Chute de la maison Sarkozy

Pour la première fois, le Sénat vient de passer ce soir à gauche avec quelques sièges d’avance. Est-ce un signal encourageant pour la gauche, la fin d’un bastion imprenable des forces du conservatisme? Jetons un oeil à gauche, puis à droite.

En terminer avec l’anomalie démocratique

L' »anomalie démocratique », c’est ainsi que Lionel Jospin avait baptisé notre seconde chambre, à raison. Pour enfin arracher la majorité  à quelques voix, il aura fallu frôler le grand chelem électoral sur les régions et les départements. Autant dire que que ce résultat d’une marée toujours grossissante de dix années de victoires électorales locales a peu de chance de se renouveler. Gageons que dès demain les deux derniers premiers secrétaires du Parti socialiste vont s’attacher à jauger point à point celui dont les victoires ont le plus permis ce renversement in extremis; c’est le jeu mais  la victoire ici est d’autant plus belle qu’elle vient de loin et qu’elle est commune et collective.

La gauche se trouve donc avec la possibilité, pour la première fois, non pas seulement de gouverner avec les deux chambres sans traîner  le Sénat comme une ancre enfouie dans la vase, mais de modifier son mode d’élection. Ne rêvons pas: à règles inchangées il s’agit d’une victoire sans lendemain et le retour naturel des conservateurs à une certaine participation aux affaires locales se traduira immédiatement par notre éviction certaine.

Il existe quantité de projets de modification des sénateurs. J’indique ici simplement ma préférence. Les élections sénatoriales devraient conserver leur caractère indirect et décalé dans le temps pour que cette chambre reste un môle de calme freinant quelques emballements législatifs.  Imaginons deux collèges: l’un est élu en proportion de la population et du résultat des élections régionales et cantonales; le puzzle municipal est devenu trop complexe pour être encore mobilisé ici de manière transparente. L’autre inclurait des représentants des partenaires sociaux, dont la représentativité est également issue d’élections professionnelles. Ceci permettrait à travers la chambre haute d’harmoniser les rapports du contrat et de la loi.

La solitude de Sarkozy

L’autre évènement considérable de cette élection est la défaite en rase campagne de l’UMP. Entendons nous: il s’agit largement de l’effet mathématique de victoires de la gauche aux élections locales. En soi, elles ne devraient pas apporter de nouvelle information sinon avoir valeur de symbole d’une victoire essentielle à venir. De plus, disposer de du Sénat va permettre à la gauche de bloquer ou ou moins de ralentir les textes les plus scandaleux que le Gouvernement tâchera encore de faire passer avant la présidentielle. Mais je suis très surpris de voir les commentateurs s’en tenir pour le principal à cet aspect des choses. Car la défaite de la droite n’est nullement le symétrique de la victoire de la gauche.

Notons d’abord que la victoire n’était pas assurée, et qu’elle est acquise avec une marge plus grande qu’espérée. Dans un électorat aussi peu mobile et sensible aux états d’âme que les grands électeurs, il s’agit de la preuve d’un rejet du Gouvernement actuel par de nombreux élus de terrain qui devraient pourtant partager ses orientation.  La réforme des collectivités territoriales qui les a privées de leurs compétences et de leur autonomie de gestion n’y est sans doute pas pour rien.

Mais surtout, qui sont les élus de droite?

Partout, c’est un bourgeonnement insensé de candidatures indépendantes et l’UMP se livre à des exclusions en chaîne. Les candidats officiels sont sanctionnés. Le phénomène était déjà fortement perceptible aux municipales avec l’élection de candidats dissidents à des endroits aussi emblématiques que Neuilly ou le 8ème arrondissement de Paris. Il est désormais absolument généralisé. Battue aux cantonales, Isabelle Balkany est battue à nouveau aux sénatoriales.

Le pouvoir actuel est clairement détesté de sa base de notables et d’élus locaux. Nicolas Sarkozy comme Jean-François Copé ont tenu successivement l’appareil avec les mêmes méthodes, cajoler et menacer, cajoler un peu, menacer beaucoup, exécuter fréquemment. La mécanique est brisée, les cadres locaux n’ont plus peur et se rebellent. Dans son bunker de l’Elysée Nicolas Sarkozy sera seul pour l’épreuve qui l’attend, hurlant après des troupes qui se sont évaporées. Dans le meilleur des cas.

La droite, qui ironisait sur nos timides empoignades éducatives, a ressorti les crocs de boucher, les machettes, les barres de fer et les gaz lacrymogènes. Le clan Chirac et le clan Balladur règlent leurs comptes dans une surenchère démente de dénonciation des réseaux réciproques de porteurs de valises, d’où dégouline une eau de vaisselle glauque charriant des bruits de menaces, d’écoutes, de pourriture de l’Etat.

Chacun regarde après la défaite annoncée et tandis que les anciens étanchent enfin leurs haines, les jeunes jouent déjà du couteau. Le résultat des élections sénatoriales à Paris est éclairant de ce point de vue. La gauche et la droite ont obtenu le nombre de sièges que l’on pouvait prévoir. Mais supposée obtenir quatre élus, la liste officielle de l’UMP n’en arrache que deux. Comment est-ce possible dans une ville où les grands électeurs sont tellement connus et maîtrisés?

Paris: les primaires de la droite

Pierre Charon, ancien proche de Nicolas Sarkozy a encouru la disgrâce quand sa vulgarité a commencé a faire vraiment trop tâche dans le paysage présidentiel (c’est dire).  Il se cherche une sinécure de sénateur mais est écarté des listes par les notables rassis de la droite parisienne.  Amoureux déçu, il brûle aujourd’hui ce qu’il adorait hier, dénonce dans sa profession de foi les « diktats de quelques apparatchicks » et s’en prend finement à Chantal Jouanno et à la rumeur de sa proximité avec l’encore chef de l’Etat: « qu’elle soit sur les tatamis ou au lit, elle est tête de liste« . Personne ne lui prédit plus de cent voix, loin de la barre électorale à 170.

Ce qui pourrait être qu’une guignolade me faisait tout de même un peu tiquer. D’abord parce que Jean-François Copé n’a suspendu Charon de l’UMP qu’avec la plus grande délicatesse et les mots les plus aimables, ensuite parce que Rachida Dati lui a témoigné son amitié. Surtout parce qu’un certain Pierre-Yves Bournazel se trouve en 5ème position de sa liste, ledit spécimen d’humanité étant un jeune loup malade d’ambition et un prototype pur d’apparatchick de l’UMP. Pas du tout le genre à venir se suicider politiquement dans une liste promise à l’équarrissage. Au final, Charon est élu en dépassant de près de 20 voix la barre. Mais une autre liste dissidente conduite par le centriste Yves Pozzo di Borgo obtient également un élu avec 10 voix d’avance, ce que ses réseaux personnels ne pouvaient en aucune manière lui assurer. Faut-il ajouter que Charon a été écarté de la liste officielle pour enraciner à Paris Daniel-Georges Courtois, un proche de Fillon qui devait l’aider à préparer son arrivée dans la capitale?

 Pour Fillon comme pour Copé, l’Elysée n’abrite déjà plus qu’un cadavre.

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