Sondages, je ne boirai pas de ton eau !

 

Les sondages sont les augures modernes de la politique. On en ricane, on fait l’esprit fort, mais chacun chez soi scrute les fumées et s’épuise à contempler les foies de volailles éventrées.

Ceux qui ont de bons sondages les exhibent en sautoir ; ils sont comme un signe foudroyant de l’onction populaire en gestation. L’élégance consiste à affecter de ne pas y croire soi-même, pourvu que tous les autres soient persuadés. Les porteurs de stigmates sondagiers, en revanche, voient s’écarter devant eux la foule qui craint leur contact et maudissent les prêtres corrompus et menteurs ; quittes d’ailleurs au moindre frémissement de la faveur divine à hurler leur joie sur la place publique.

Les sondages sont un artisanat délicat et imparfait, tirant effectivement parfois sur la charlatanerie mais ils ne méritent pas l’excès d’indignité qu’on leur fait. Le problème tient bien d’avantage à une certaine consommation boulimique.

Il suffit d’écouter la radio ou de parcourir Internet pour connaître toutes les imperfections et les malhonnêtetés des sondages. Des militants experts de leur propre vie et du reste décortiquent gravement les marges d’erreurs, les constitutions de panels, l’orientation des questions et glosent sur des méthodes de redressement moins connues encore que la recette du Coca-Cola. Ils rappellent par surcroît que de toute manière, « tous pourris » et démontrent un complot médiatique dans l’émergence soudaine de la popularité de François Hollande, alors qu’en 2006 l’apparition d’une candidate miraculeuse s’était faite de manière virginale.

Certes. Les sondages sont imparfaits, absolument. Ils ont des failles méthodologiques que nul ne conteste. Certains sont orientés, voire carrément truqués : on le sait. C’est pourquoi il faut toujours prendre un sondage isolé avec précaution. Mais quand quatre sondages par semaine, pendant trois mois et venants de tous les instituts vous donnent tous les mêmes résultats, on est réduit à supposer un complot – juif ? – mondial ou bien l’existence d’un phénomène de fond réel.

En l’occurrence les sondages donc favorisent François Hollande. Ils semblent lui prédire une victoire aux primaires et surtout à l’élection présidentielle. Mais qu’en tirer ? Ils sont nombreux les cadavres des favoris des sondages : Chaban, Barre, Balladur, Jospin, Royal… Il faut les lire tout simplement pour ce qu’ils disent : l’état de l’opinion ici et maintenant, et pas dans un an. Le principe même d’une campagne est de chercher à convaincre, à faire bouger les lignes. Comment les sondages pourraient-ils prédire l’issue ? Le référendum européen est là pour le démontrer : les sondages d’avant campagne indiquaient une majorité de l’opinion pour le oui, de fin de campagne pour le non. C’est pourquoi il faut choisir son candidat non pas sur ses sondages, mais sur une adéquation entre nos propres idées, les valeurs qu’il porte et l’attente du peuple. Pour cela, j’avais choisi DSK. Je l’avais choisi de même en 2006, quand il était très minoritaire dans les sondages, et je pense qu’il aurait gagné la présidentielle de 2007. Je me suis reporté sur Hollande sans trop tenir compte de ses sondages : quel poids en tirer, alors que Martine Aubry n’était pas entrée en campagne, que le débat n’avait pas commencé ?

Désormais, le débat a commencé et le mouvement de l’opinion avec lui. Il est clair : avec régularité et depuis deux mois, Hollande confirme son socle d’opinion et monte doucement tandis qu’Aubry se fragilise et descend.

Le premier échange télévisé a confirmé cet état de fait : hormis Hollande, c’est Manuel Valls qui en a le plus profité, ayant fortement convaincu. Mais il n’en recueille pas les bénéfices dans les sondages. Inversement, Arnaud Montebourg engrange des points en s’étant moins distingué. Pourquoi ? Car compte tenu de la proximité supposée des thèmes, Valls et Hollande se partagent les mêmes électeurs et que ceux-ci restent pour l’instant fidèles à Hollande, ce qui souligne sa solidité. Au contraire, Martine Aubry a perdu des soutiens au profit de Montebourg.

Comment Hollande a-t-il pu connaître une telle émergence en quelques jours ? En réalité, très simplement. Le peuple, et en particulier les classes populaires, souhaite l’alternance et la remise en ordre de la maison France. La dette est très bien comprise comme un danger à terme pour l’Etat-Providence, qui est un enjeu tout simplement vital. L’attente porte donc sur un Président capable d’assurer les finances publiques et de rétablir un fonctionnement normal des institutions. Compte tenu de son expérience au Ministère des finances et au FMI, de son autorité intellectuelle comme économiste, DSK endossait fort bien ce costume et les français ne regardaient qu’à peine les autres candidats présents. Après l’« empêchement » de New-York, François Hollande est immédiatement apparu comme le plus proche de ce portrait-robot compte tenu de l’antériorité de son discours sur la dette, de sa détermination et de son caractère personnel. Il a donc été instantanément adopté par les français comme un président potentiel.

François Hollande, comme la ligne politique qu’il a choisi d’incarner, correspondent donc aujourd’hui à ce que souhaitent les français. Le reste, c’est la campagne…

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