Les anarchistes et l’Etat bourdieusien

 

Il y’a peu, je me suis acheté Alternative Libertaire. Le dossier était alléchant, puisqu’il était consacré à l’Etat. Où en est la pensée anarchiste sur cette question ? Car le sujet est pour eux très épineux. L’anarchisme s’est constitué par réaction à un Etat bourgeois et oppresseur des pauvres. Comme le marxisme, il a très tôt mis en place une critique radicale de l’appareil d’Etat, destiné à assurer la suprématie de la classe sociale bourgeoise. Et ce n’est effectivement pas bien compliqué : l’expérience de l’Etat par les travailleurs c’est avant tout le livret de travail, les flics et l’armée qui tire sur les grévistes. La démocratie, cette blague ! Les grands textes de l’anarchisme datent largement de cette période.

Et puis il arrive un truc bizarre : petit à petit, la démocratie fait son nid. Les exigences sociales se font entendre. Une bonne part du programme de la Commune finit par voir le jour avant même la guerre de 14 : embryon d’assurance-chômage, début du système de retraite, instruction laïque, gratuite et obligatoire, séparation de l’Eglise et de l’Etat, impôt sur le revenu… Depuis le mouvement s’est accéléré. Jusqu’au bout, les courants d’extrême-gauche ont nié la réalité de la démocratie : ce ne sont pas les élus de gauche qui font des réformes sociales, c’est le patronat qui concède des aumônes justes suffisantes pour réduire la pression révolutionnaire. Les trotskistes, par exemple, se sont opposés à toutes les avancées sociales au motif qu’elles étaient anti-sociales, puisque sans portée réelle et uniquement destinées à désarmer le peuple révolutionnaire et à émousser ses revendications. Non à la quatrième semaine de congés payés, à la cinquième ! Non à la sécurité sociale ! Non à la CMU !

Sauf qu’à la fin, ça finit par constituer un socle de droits des travailleurs qui n’est pas négligeable. Et quand la droite cherche à revenir sur ce qui relève désormais des « acquis sociaux », l’extrême-gauche est face à elle dans la lutte pour ces droits qu’elle vilipendait. Ce ne sont plus les patrons qui ont amusé la galerie avec la CMU, ce sont les collectifs de travailleurs mobilisés consciemment qui ont construit un rapport de force ayant imposé leurs revendications au capitalisme apatride. Dans tous les cas, l’Etat est totalement transparent et Jospin ou Aubry ne sont que des gestionnaires du système, les concierges en quelque sorte.

Du coup problème. L’Etat c’est mal, mais à force, l’Etat c’est aussi les hôpitaux, et ça quand même c’est bien. On aime pas les flics, mais on aime bien les infirmières. Comment se tirer de ce guépier théorique ? Mais en théorisant !

Il se trouve que Pierre Bourdieu a dit dans ses cours beaucoup de choses sur l’Etat. Il n’a pas jugé utile d’en faire un livre, mais ses héritiers, si. Et les anarchistes donc, trouvent ça vachement intéressant. Si j’ai bien compris – je ne suis pas allé me taper le pavé de 500p, hein, juste la lecture de mes amis anarchistes – Bourdieu jouit de la liberté la plus absolue qui existe : celle de redéfinir les mots. Il appelle Etat non pas les institutions que nous avons sous les yeux et qui ne sont qu’un masque, mais l’ensemble des processus par lesquels le consentement social à la domination est fabriqué. Les flics, c’est l’Etat parce que si tu consent pas à la domination, ils te défoncent la tronche (donc on leur défonce la tronche aussi, c’est un acte politique). Les profs c’est l’Etat aussi parce que c’est la fabrique des héritiers (mais pourquoi les anarchistes vont pas défoncer la tronche aux profs ? Je commence à perdre le fil). La pub c’est l’Etat parce que ça formate à la consommation obéissante.

Magie ! On relooke l’aliénation qu’on rebaptise Etat, on met sous un drap blanc l’Etat concret par lequel transite tout de même près de 50 % de la richesse nationale et on peut continuer à pas aimer « l’Etat ». Le dogme est sauf, et la Révolution venue on aura quand même des infirmières, mais c’est pas l’Etat c’est juste socialisé. Au final, tout ce qu’on aime, c’est socialisé, et tout ce qu’on aime pas c’est l’Etat. Attention camarades ! (si un social-traître peut vous appeler ses camarades) Vous vous amenez petit à petit à un pas théorique de la social-démocratie !

Mais revenons à cet Etat selon Bourdieu. Il est donc entendu que cette catégorisation permet d’assurer que l’Etat disparaîtra lors de la Révolution, mais qu’on aura quand même des infirmières. Certes c’est au prix de la transformation d’une logique séquentielle (l’Etat, instrument de la domination sociale disparaît avec elle) en une logique purement tautologique (La Révolution se définissant par la destruction des instruments de domination, les instruments de domination disparaissent par la Révolution). Mais la tautologie porte en elle la vertu tranquille de la cohérence.

En sommes-nous si sûrs ? Pouvons-nous imaginer une société sans aucune forme de domination, fut-elle collective ? Cette domination, pour être légitime, ne passerait-elle pas par des canaux qui ressembleraient furieusement à ce que nous appelons avec Bourdieu « l’Etat » ? Prenons l’exemple, aujourd’hui d’une communauté en marge des appareils d’Etat : les anarchistes. Comment vivent-ils leur liberté ? Celle-ci est elle exempte de tout processus de domination à laquelle ils pourraient avoir consenti ?

La parole est-elle libre en Anarchie ? Pas tant que ça. Le monde libertaire et toutes les publications similaires pratiquent un jargon constant, des mots, des tournures de phrase, des figures métaphoriques, des références vielles d’un siècle qui cadrent les discours. Tics de langages seulement ? Allons, Bourdieu nous a appris à voir au-delà. Le féminisme, par exemple, est dans les mots. Quant aux idées défendues : dans le même exemplaire d’Alternative Libertaire, une tribune contre la pénalisation des clients de prostituées. Une note de l’éditeur précise qu’une tribune en sens inverse a été précédemment publiée, l’assemblée générale de la fédération n’ayant pas encore tranché. On sent bien qu’une fois la question tranchée, il n’y aura plus qu’une seule tribune de publiée. L’expression est libre, mais à condition de dire la même chose que le reste du groupe. Sinon, pression des pairs, absence de canal de publication, et éventuellement barre de fer en cas de désaccord grave. Idem, un article expliquant combien »Risk » est un jeu haïssable, sa mécanique de jeu reposant sur le colonialisme.  On apprend donc à l’anarchiste à ne jouer qu’à des jeux qui nourrissent sa morale anarchiste et développent sa conscience sociale. L’Etat, quoi.

Il suffit d’entrer dans un bar anar sans le bon code vestimentaire pour savoir qu’on est pas chez soi. Le slogan du dessin ci-dessus montre d’ailleurs assez bien que l’unité des différentes tribus anarchistes a manifestement besoin d’être réaffirmée avec un appel à la tolérance. Avoir les mêmes goûts musicaux est un plus, et aimer la bière dégueulasse.  J’aime pas la musique keupon, mais c’est très subjectif. Le problème, c’est que les keupons ont pas le droit de pas aimer la musique keupon. Ce qui compte c’est le message du groupe et sa manière de vivre en adéquation avec les valeurs  keuponnes. Par contre je maintiens que la bière est dégueulasse, et ça c’est objectif.

Comment donc, les anarchistes seraient dictatoriaux ? (oui, je raisonne comme un anarchiste) En un sens, it’s not a bug, it’s a feature. Dès lors que vous devez faire tenir ensemble des personnes dans un groupe dont vous écartez a priori les éléments de contrainte formelle, le système ne peut en réalité fonctionner que dans le cadre d’une très forte proximité intellectuelle et de valeurs entre les membres. Très rapidement, les êtres humains étant ce qu’ils sont, ils mettent en place des mécanismes s’assurant de la cohésion du groupe. Plus les systèmes de contrainte appuyés sur une légitimité démocratique sont faibles, plus la fabrique de l’unanimisme devient une nécessité. Et c’est ainsi que « ni Dieu » est grand

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