Tout, tout, tout, vous saurez tout sur Manaudou!

Dans le train pour Caen ce matin, je jette un oeil en voie de rendormissement sur un journal de l’autre côté de la travée. Une page entière consacrée à la fin de carrière de Laure Manaudou. Et là, un billet, chapeauté « L’oeil de… », puis un nom en petit et la photo d’une femme sympathique, qui a manifestement une opinion autorisée: « Elle n’a jamais appris à avoir du plaisir en nageant ».

Oui ben ça semble assez logique. J’adore barboter, mais faire des longueurs, je n’ai jamais trouvé ça très palpitant. En jogging au moins on se ballade, on regarde les bâtiments, le petit théâtre de la rue; il faut bien reconnaître que la plupart des joggeurs ont plutôt l’air de s’emmerder, ou de souffrir… Alors la natation en bocal, dans un sens, puis l’autre! Vous imaginez ça comme boulot? Arrivée à 8h00, on pointe, on passe le maillot de bain de travail, et puis c’est le travail à la chaîne, aller, retour, aller, retour, épuisant, monotone, intellectuellement appauvrissant. Tout ça avec un entraîneur au cul qui vous surveille comme un kapo. Je préfèrerais encore bosser chez France Telecom!

Plus bas sur la page, un autre titre: « J’ai envie de continuer à nager ». Ah bon, finalement elle aime ça, ou alors elle est masochiste? J’ai toujours soupçonné que les joggeurs, les vrais, ont une dimension masochiste. Ils expient quelque chose. « Si ça fait mal, c’est que c’est bon pour moi »! Ou plus con encore: « comme je suis vertueux de m’infliger cette souffrance ».

Mais le coeur du problème n’est pas là: c’est quand même incroyable, cela signifie que notre société entretient des gens (elle leur paye la bouffe, le logement et le parc Astérix) de manière à ce qu’ils puissent fournir aux masses un avis autorisé sur les états d’âme de sportifs de compétition. Comment en sommes nous arrivés là, depuis les chasseurs-cueilleurs? Comment la dynamique de spécialisation des tâches qui mène le monde moderne peut-elle aboutir à créer des spécialistes du commentaire parasportif? Dans la mesure où ils ne sont pas positionnés sur un canal de transmission du capital qui leur permet de ponctionner une part de la richesse sociale, il faut bien convenir qu’ils ont une utilité sociale. Laquelle?

Eliminons un aspect: le sport. Le nombre de sportifs en chambre est assez remarquable, mais qui s’intéresse à la natation?  Pour des raisons très voisines, exit le spectacle. Le foot, d’accord, mais personne ne regarde la natation à la télé. On ne voit rien, les athlètes sont sous l’eau et on ne sait même pas qui est qui! Et d’ailleurs, à part Laure Manaudou et Alain Bernard, qui connaît un nageur? C’est donc les victoires qui comptent, pas la technique elle-même. Car les victoires donnent accès à la citation dans les journaux, et ainsi à la fabrication d’une célébrité.

Le savent ils, tous ces athlètes qui se martyrisent pour progresser professionnellement? Savent ils que sorti du défi posé à soi même, la seule justification sociale de leur entraînement est la création d’un people? Et qu’il y’a encore moins d’appelés que de champions?

Mais donc, à quoi servent les people? Eh bien, rappelez-vous vos années de collège (ceci dit ça marche pour toutes les années de la vie). Vous prenez le cas d’une connaissance absente et vous disséquez son cas en groupe. L’objectif n’est pas de dire du mal des gens – simple condition de forme – mais de produire un consensus social sur les normes de comportement, de compréhension des gens et sur le port des mocassins à gland. Et bien un people c’est la même chose, mais à grande échelle. Sa célébrité en fait un référent connu de tous, et une fois acquise il importe en réalité peu par quelle moyen elle est advenue. Par la diffusion des conversations interpersonnelles et les avis fournis par les médias (« L’oeil de… »), ils permettent une homogénéisation sociale. Dans le domaine individuel, ils sont ainsi le véhicule de la norme de comportement qui s’impose avec toute Weltanschauungqui se respecte.

C’est ainsi que dans les années 50, les sportifs semblaient prendre plaisir à leur activité. Sur les photos, ils étaient souriants, avenants. Ils parlaient de dépassement de soi. Les choses ont changé, et les photos ont tendance à nous montrer la douleur de l’effort, la dureté des regards, la nécessité de battre l’adversaire et surtout, surtout de ne pas perdre. Page suivante du journal de mon voisin, il y’a un gardien de foot qui affirme « Je sais être méchant ». Je le crois sur parole, il a une sale gueule.

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