Pas d’expulsion des putes pendant l’été!

 

L’été traditionnellement, c’est chaud et les mags parlent de sexe (sauf les mags féminins, qui parlent de sexe toute l’année). C’est aussi la saison des expulsions, même sous la gauche. Et donc cette année, le débat intellectuel de juillet portait sur l’expulsion de la prostitution sous le haut patronage de Najat Belkacem. Retour du marronnier… Allons-y gaiement.

Pour dire tout de suite les choses assez clairement, je suis très choqué par la position de principe abolitionniste, qui sous prétexte de venir en aide aux prostituées, ne fait en réalité que se donner une bonne conscience de dame patronesse et tant pis si les professionnelles morflent au final, seule importe la beauté du geste. Dans le discours abolitionniste, on croise rarement les prostituées. On y parle sous forme d’allégories, de la prostitution, du capitalisme, de l’esclavage, de la vente du corps et des rapports entre hommes et femme.

Eh bien non, seule importe la situation concrète des personnes qui vivent la prostitution ! Ayant vécu toute ma vie près de Pigalle, la prostitution est depuis mon enfance un élément de voisinage, et je refuse que les termes du débat enferment ces personnes entre l’esclavage et une affirmation féministe et revendiquée. C’est un monde bigarré et complexe. Il y’a la sans-papier toxicomane, ne parlant pas français et victime d’un réseau de traite (entre un tiers et la moitié de l’esclavage moderne, le reste étant les travaux domestiques et un peu les usines), le fantasme de la bourgeoise qui cherche le frisson, l’autoentrepreneuse… et surtout tout le reste. Quid des occasionnelles, qui grâce au Net se font un complément de revenu que leur travail « légitime » ne peut leur fournir? Quid des étudiantes prostituées, fort nombreuses mais surtout ne regardons pas cette réalité en face ? Quid des droguées qui ont besoin de la ressource monétaire supplémentaire pour leur dose ? Qui de celles qui par petit bout réussissent à prendre leur indépendance, et à passer à autre chose ? Quid de tout ce bizness malsain du sexe, du porno au service à la personne ? De celles qui peuvent plus ou moins choisir leurs clients ou non ?

Mais entrons dans l’univers intellectuel des abolitionnistes. La première référence est bien évidemment l’abolition, en tandem souvent avec une norme à imposer dans les relations homme-femme et un soupçon d’anticapitalisme.

La référence à l’abolition de l’esclavage brandie en bannière est totalement à côté de la plaque. La fin de l’esclavage n’a pas vidé les champs de coton. Elle a remplacé des travailleurs esclaves par des travailleurs (mal) payés. Oui, l’une des grandes figures de l’esclavage moderne est la traite des blanches. Combattons-la ! Mais il y’a un petit problème de méthode : on ne lutte pas contre les réseaux criminels en pénalisant les clients. Outre que l’offre de ces réseaux devient la plus sécurisée et donc la plus attractive, la principale raison est que l’activité policière n’est pas extensible à l’infini. Alors que le nombre de policiers baisse, si on leur demande de faire la chasse aux michetons, ce sera au détriment d’autre chose. Vue de l’esprit ? En dix ans, le nombre de gardes à vue des usagers de cannabis a explosé. Dans le même temps, le nombre de garde à vue pour trafic sans usage a… baissé. Les leçons de l’expérience suédoise en matière de pénalisation des clients sont proches : la prostitution ne recule que dans les rues, la violence, la traite et la mainmise des réseaux criminels ont dramatiquement augmenté.

Cette confusion entre l’activité de prostitution et ses conditions d’exercice (esclavage) réunies sous le vocable d’abolition n’est pas seulement due à la volonté de se raccrocher à une cause prestigieuse. Elle se situe sur un plan de discours où on affirme de purs principes. Il s’agit, même si on ne parvient pas à la faire disparaître, de stigmatiser la prostitution en la désignant comme illégitime et insupportable. On peut discuter le caractère purement « de principe » de l’abolition historique de l’esclavage, entre secteur économique moribond en France et obstacle au développement d’un prolétariat moderne pour l’économie du Nord aux USA, mais c’est tout cas la visée. Les relations sexuelles ne doivent exister que dans un cadre consenti et gratuit de manière égalitaire. J’y reviendrai pour conclure, car il y’a là une difficulté.

Pour le plaisir, arrêtons-nous un instant sur la variante anticapitaliste, pour son caractère folklorique. La marchandisation de toute chose est la dynamique du capitalisme, la prostitution est la marchandisation des corps, elle s’inscrit totalement dans la mondialisation, ergo la prostitution est une exacerbation de la logique capitaliste et son abolition est un acte anticapitaliste. En même temps, c’est également le cas de la vente de Smarties, et peut être plus encore car se nourrir est un besoin vital et que le capitalisme a brisé les cadres sociaux qui permettaient à chacun de survivre sans argent (coucou Polanyi). Plus sérieusement, j’ai cru comprendre que la prostitution préexiste au régime capitaliste, et n’est pas un des rouages importants de son fonctionnement, contrairement à l’autre grande figure de l’esclavage et de l’exploitation féminine : les travaux domestiques, qui ont libérés pour le salariat les femmes des classes ayant bénéficié d’une éducation productive. En somme, penser la prostitution comme élément du combat anticapitaliste relève, pour être poli, d’avantage d’un systématisme symbolique que d’une analyse concrète des conditions historico-sociales du dépassement du capitalisme.

Développons un peu le propos avec ce qui constituent pour moi les bonnes référence pour penser la prostitution : la prohibition et le salariat.

La prohibition parce que l’expérience de l’alcool ou du cannabis nous montre que la pénalisation de la consommation a pour seule traduction la création d’un monopole légal au profit des réseaux criminels. De fait, la prohibition a créé la Mafia aux USA, en France elle a transformé des demi-sels se faisant chier au pied des tours HLM en tueurs violents. Si la pénalisation de la prostitution doit se faire pour des raisons de principe, ça fait un peu cher du principe.

Le salariat, parce que papy Marx avait raison en disant que la prostitution n’était qu’un exemple de la prostitution générale des travailleurs. J’entends dire que l’activité de prostitution par des femmes, des hommes (et le reste) est inadmissible car elles doivent vendre leur corps, qu’elles sont soumises à des violences potentielles et aux maladies, et d’ailleurs que leur faible espérance de vie par rapport à la population générale le démontre. Et les ouvriers ? Ils ne vendent pas leur corps, dans le travail qui les cassent ? Ils ne sont pas soumis sans cesse aux risque d’accident, au point que l’on considère que des niveaux de blessure relatifs représentent une normalité acceptée ? Il ne meurent pas prématurément en arrivant au seuil de la retraite, usés par les années ? Le long fantasme de l’abolition du salariat, en deux siècles, n’a accouché de rien. La lutte pour l’amélioration des conditions de travail, si.

La prostitution existe. Elle existera demain si elle est pénalement réprimée, comme le suggèrent quelques millénaires d’histoire. Dès lors que l’on s’inquiète sérieusement des personnes prostituées, on se demande comment venir en aide à celles qui y sont contraintes pour vivre, contraintes par la force, et contraintes dans leur manière de l’exercer. Face à cela, il faut améliorer les conditions de vies, boucler les derniers trous béants du maillage de la solidarité nationale, lutter contre les réseaux criminels et protéger les femmes en situation de faiblesse, accroître l’autonomie, la sécurité et le soutien dont doivent bénéficier tous ceux qui en ont besoin.

Et on pourrait s’arrêter là dans le débat, et soutenir la contrib anti-abolitionniste au Congrès du PS. Mais ce serait céder à la facilité, car ne pas répondre à la question centrale posée par les abolitionnistes, du principe d’une société sans prostitution ou tout rapport sexuel se fait à la lueur du désir réciproque.

Réserver la pratique sexuelle au désir est bien idéaliste. Combien de mariages comportent une dimension d’arrangement sexuel contre un confort matériel ? Combien de personnes en couple acceptent-elles de se soumettre au désir de l’autre sans envie particulière à ce moment précis ? Et simuler n’est pas le monopole des femmes ! Plus généralement, dès lors que le travail est violence en quoi la prostitution est-elle une violence pire encore ? Les clients sont-ils des monstres ? Ce n’est généralement pas l’opinion des prostituées. Les abolitionnistes disqualifient leur parole quand il s’agit du STRASS, au motif que ce seraient des libertaires ultralibérales et / ou aliénées. Mais les associations de prostituées indiennes, qui sont d’authentiques damnées de la terre, portent le même regard sur leur clients recherchant du sexe et une forme de tendresse (le manifeste de Calcutta est un texte superbe). Non, je ne suis pas en train de sombrer un romantisme de la prostitution, les clients sont de vrais gens, ni pires ni meilleurs que d’autres. Comment répondre à la détresse sexuelle ? Ne pas regarder parce que c’est sale ? Quelles sont les conditions permettant aux handicapés de vivre une sexualité épanouie ? Détournons la tête ? C’est pourtant une clientèle de la prostitution, et certaines aides soignantes poussent spontanément le soin un peu plus loin. Sans demander de rémunération pour autant : elles estiment qu’il s’agit du prolongement de leur métier. Faut-il pénaliser ces handicapés ou leur fournir des chèques-prostitution ? Bref, pourquoi interdire à des personnes de se prostituer si elles décident de le faire, préférant apparemment ça à bosser chez McDo? Et après ? S’attaquer au porno, pilier central de l’industrie du sexe ?

Derrière la position humaniste et féministe déboule rapidement une nouvelle pudibonderie, ou plus exactement un ordre public moral impératif. Celui-ci se fait d’abord sans les prostituées (personne n’a songé à discuter avec leurs associations), puis contre elles (quand les associations ont protesté). Mais après tout, c’est jamais que des putes.

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